"LE PAYS DES SAPINS POINTUS" - Sarah Orne JEWETT

"Car cette page est écrite pour tous ceux qui ont un Dunnet Landing à eux [...]"

 

Pénétrer à Dunnet Landing aux côtés de Sarah Orne JEWETT, c'est comme arpenter en personne les rives  de la Nouvelle-Angleterre du XIXème siècle, ces terres sèches et rocailleuses d'où s'élèvent les silhouettes aigus des épicéas, terres de marins au regard tourné vers l'horizon ; c'est rencontrer et côtoyer ses habitants, et plus souvent encore ses habitantes, femmes charismatiques à la vie éprouvée par les pertes familiales et la rudesse du climat, fines protectrices des lieux, des gens et de leurs histoires, gardiennes d'un mode de vie en déshérence.

 

"[...] il y avait une saveur des plus exquises dans la façon précise et imagée qu'elle avait de parler. Il ne s'agissait peut-être que d'une idée fantasque de ma part mais dans le grain et la sonorité de bien des mots qu'elle employait, dans leurs voyelles allongées, leurs cadences redoublées, il y avait pour moi comme une survivance ténue, ici, sur la côte du Maine, de cette langue anglaise qu'on parlait du temps de Chaucer."

 

En suivant, par touches successives, le quotidien et les pérégrinations d'une femme venue passer l'été dans ce petit village du Maine, Le Pays des sapins pointus  nous immerge dans ce pays idéal, sorte de zone à contre-courant où, à l'opposé de l'Amérique des grandes métropoles, le temps semble ralenti et la vie encore calquée sur des périodes immémoriales. Menés avec l'héroïne au cœur d'espaces grandioses et paisibles, nos pas affleurent en permanence le seuil des existences qui peuplent ces lieux. Lumière et mélancolie se mêlent, dessinent la carte d'un territoire et de son histoire.

En ne s'encombrant d'aucune "péripétie", mais simplement en suivant au plus près les balades et les discussions de son double littéraire avec les gens du village, Sarah Orne JEWETT dessine une fresque magnifique et sensible, rythmée par la course du soleil et les marées, habitée par un souffle régénérant que l'on ne se lasse jamais de retrouver. Sillon plein d'humanité et de délicatesse, d'attention aux choses et aux êtres, si infimes soient-ils, le langage de JEWETT est un joyau dont on savoure chacune de ses - nombreuses - facettes.

"[...] c'est là qu'on apercevait , blottis les uns contre les autres, les immuables rochers gris ainsi  que la grise toison de nombreuses brebis, vouées à errer pour toujours parmi les pâturages dont l'herbe tendre et clairsemée suivait le contour des affleurements, tapissait les douces dénivellations du terrain et dessinait, telles de jeunes pousses de velours, des bandes de gazon vert. Je distinguais de-ci de-là, quand les rochers daignaient leur laisser un peu d'espace, le vert profond des buissons de myrte. L'air était d'une douceur exquise et l'on ne pouvait s'empêcher de rêver et de se voir un jour citoyen d'un tel continent, patrie des pêcheurs, minuscule et pourtant si parfait."

Sarah Orne JEWETT, Le Pays des sapins pointus , 2004 (1896 pour l'édition originale), Rue D'Ulm, traduction et postface de Cécile ROUDEAU