"Salut Blue Bird. Je t'écris d'un train qui m'emmène à Glomar.
Voir défiler ce paysage de plus en plus plat et gris m'a fait penser à toi."
Des cases épaisses aux angles arrondis. À l'intérieur, des paysages et des décors sans contours s'y massent en couleurs plus ou moins vives qui imbibent le papier et le saturent comme un buvard ; arrière-plans étonnants, sensitifs, acides et pourtant précis, petit théâtre savamment organisé pour recevoir en son sein des silhouettes d'oiseaux humanoïdes esquissés en trois coups de feutre bleu, perchés sur deux pattes frêles, Shadoks d'un nouveau genre, moins neuneus et plus mélancoliques. Le dispositif graphique employé par Pig Paddle MANNIMARCO pour mettre en scène ces Lettres à Blue Bird est simultanément complexe et dérisoire. Détaillé et flou. Comme si l'auteur nous montrait l'envers d'une mémoire, faite de scories et de perceptions détrempées, ce qu'il en reste une fois le temps passé, les épreuves traversées. Il en va de même quant à la construction narrative de ce récit à l'allure faussement anodine, qui se présente comme une simple succession de lettres envoyées par une jeune femme à celui qu'elle appelle Blue Bird, vieille connaissance perdue de vue depuis un bail.
"Mes lettres sont comme mes peintures, elles font semblant d'avoir quelque chose à raconter."
Strictement épistolaire, Lettres à Blue Bird laisse entendre la voix de la narratrice uniquement par ce qu'elle écrit à son ami. Elle y raconte son quotidien banale et solitaire, son déménagement récent, ses nouvelles - et maigres - rencontres, et avec le même élan nonchalant elle déroule aussi le fil des souvenirs vécus avec Blue. À la lumière de ce passé déterré tendrement, le présent se teinte de pesanteur, comme tiré vers le bas par des regrets qui ne disent pas leur nom. On ne sait très bien ce que cherche au départ notre narratrice à bec et lunettes avec ces lettres sans véritable objet, si ce n'est de se raconter dans un quotidien défait de la présence du destinataire, de fixer peut-être sa mélancolie, pourtant elle parvient instantanément à nous emporter dans son histoire, dans ces rien qui constituent son existence. Mais peu à peu quelque chose sourd entre les mots, quelque chose de plus lourd et traumatique. Quelque chose du passé qui reflue irrémédiablement vers les rives ternes de l'aujourd'hui.
"Alors j'ai commencé à lui raconter, en essayant de brosser un récit simple, un récit qui occulterait la tragédie et la sorcellerie."
Étrangement, et sans qu'on y prenne garde, ces Lettres à Blue Bird s'ouvrent sur un gouffre sans fond, celui de la dépression et de sa longue traîne de calamités, dissimulées derrière le masque souriant et jovial de la correspondance réparatrice. Dessin et récit opèrent quelques retournements spectaculaires et inattendus : phénomènes narratifs capables d'un seul coup de mettre en perspective toute une histoire faite de blocs de mémoires hétérogènes, d'ellipses, de points de vue verrouillés. Comme un tremblement de terre dont l'intensité monterait graduellement, les lettres écrites à Blue laissent entendre une vibration dont l'arythmie - passages du passé au présent, du bonheur à la détresse, du deuil à la création, de l'échec à la peur - développe un grondement souterrain quasiment métaphysique.
Blue Bird, destinataire de ce qui se révèle être une quête de soi tâtonnante, catalyse dans son nom tout ce que l'oiselle jette d'elle et de ses espoirs en écrivant ces lettres. L'oiseau bleu, symbole récurrent de l'amour et du bonheur, devient le compagnon des jours lointains, à jamais derrière elle. Il est un mirage, une chimère, une image enfouie avec qui elle règle ses comptes, à qui elle s'adresse en tentant désespérément de s'y re-lier. L'épanouissement et la joie cherchés inlassablement au gré d'un quotidien miné par la dépression et les traumas enfouis pour atteindre peut-être, légère comme un merle bleu, la paix, dissimulée dans les frondaisons.
Non sans humour et délicatesse, Pig Paddle MANNIMARCO construit une œuvre comme on les aime : sérieusement décontractée, pleine d'inventivité, de double-fonds, de niveaux de lecture, échafaudée sur une puissante maîtrise de l'écriture et du dessin dont chaque élément sert l'histoire et ses finalités. Où le rapport au réel est sérieusement interrogé, la relation détourée au scalpel, et la psyché fouillée de la cave au plafond. Une masterclass en somme.
"Je t'embrasse et je t'emmerde. À la prochaine sans plus de splendeur, sois-en sûr."
Pig Paddle MANNIMARCO, Lettres à Blue Bird, 2025, Fremok