"QUI S'OCCUPE ENCORE D'YNGVE FREJ" - Stig CLAESSON

"Sur le papier  cette idylle s'appelle Östentorp, mais on ne l'a jamais appelée autrement que Bråten.
Gustafsson de Bråten a fait son temps.
Et Bråten aussi a fait son temps."

Suède, fin des années 60. Du village d'Östentorp installé au cœur de la forêt, clairière toujours connue sous le nom de Bråten, il ne reste plus que le cordonnier Emil Nathanael Gustafsson, soixante-douze ans, et ses trois comparses : sa sœur Elna et les deux vieux agriculteurs Öman et Eriksson.
Au fil des années du début de ce XXème siècle en pleine accélération, la modernité a creusé son sillon et tout le monde a quitté le navire. Ne restent que ces vieux qui ont fait leur temps et ne savent pas très bien ce qu'ils peuvent représenter à part des vestiges pour le monde en train d'advenir.
Gustafsson prend sa retraite, et alors qu'il modifie les indications sur la boîte à lettres de la petite communauté, il appose, comme une farce à lui-même, un panneau "Monument historique" censé indiqué la présence de ces vieilles ruines qu'ils se sentent tous quatre devenir.


"Pour Bråten, toi tu es maintenant une chose qui est arrivée. Ils parleront de toi chaque été. Toi et le monument historique, ce sera la même chose. Ils n'oublieront jamais comment tu étais habillé, comment tu marchais, comment tu parlais et ce que tu disais. Tout s'ancre dans leurs têtes d'une autre manière que dans la nôtre.
Ils ne parleront jamais d'Yngve Frej sans parler de toi, et réciproquement."

De ce pied-de-nez fait à lui-même, de cette farce destinée à rien d'autre qu'à évacuer une certaine gravité vont résulter des événements truculents prenant la forme de visiteurs en villégiatures, attirés par le fameux panneau. Le vieux monde au bord de l'oubli joue un dernier tour malicieux aux modernes urbains en quête d'authenticité et de "vie vraie" menée loin des centres urbains. Les restes d'une vieille cabane deviennent alors, sous l'imagination de Gustafsson, retraité mais pas en manque d'inspiration, la tombe du lointain Yngve Frej...
Ainsi se succèdent les rencontres, lesquelles charrient leurs lots de quiproquos et dialogues savoureux, tantôt comiques tantôt mélancoliques. En quelques mots et pour quelques temps la vie continue de se faire à Bråten. En-dehors des autoroutes tracées, en-dehors des structures visibles, les vieilles pierres et les vieilles âmes font valoir leurs charmes et leur liberté.

"Bråten avait un long passé. Ce qu'il n'avait pas, c'était un lendemain."

Alors que le temps passe et ensevelie les existences, Qui s'occupe encore D'Yngve Frej  est un texte à la douce charge contestataire. La résistance de ces vieux et vieille ne se situe pas dans leur refus de disparaître, cela ils s'y sont préparés, l'ont intégré depuis longtemps. Non, leur résistance vient de leur qualité d'accueil, de partage, de leur capacité à accepter l'effort du temps, et de ce fait à agir toujours de manière impromptue, sans plan préétabli. L'espace autour d'eux leur a imposé une vie âpre, mais ils en ont su en tiré une certaine liberté.

Peu à peu hors du monde ces quatre vieux parviennent pourtant encore aujourd'hui à l'investir pleinement, à le ralentir et à le tourner malgré eux en dérision.

"Peut-être qu'ils luttent contre le silence, mais il est plus probable qu'ils se laissent aller au silence qu'ils ont découvert."


Stig CLAESSON, Qui s'occupe encore d'Yngve Frej , 1968, 1985 pour la trad. française, Plein Chant, trad. Georges Ueberschlag